Sources : livre « Le Général Touzet du Vigier » par Alain Du Vigier

 

Extrait du rapport de l’Adjudant Georges Hillion, 3e Escadron, sur le combat de Thisne

le 12 mai 1940

L’après midi de ce 12 mai à THISNES vient de se passer sans incident. Ce retour au calme après l’alerte du matin me laisse présager que les Allemands ne resteront pas sur leur échec et tenteront une nouvelle offensive avec des moyens plus puissants. Leur aviation au cours de l’après midi a pu tout à loisir, sans être inquiétée, si ce n’est par nos mitrailleuses de DCA, repérer l’emplacement de nos positions, leur artillerie a exécuté un tir d’assez courte durée vers 17h pour essayer de détruire un pont sur notre chemin de repli vers MERDOP. Tout cela me faisait penser que quelque chose d’important se déroulerait en fin de soirée. Notre attente ne fut pas déçue ! Vers 20h j’entends sur ma droite quelques rafales de mitrailleuses, j’oriente ma tourelle et mes armes en direction de CREHEN, mais je ne distingue encore rien. Pendant environ 5mn je fouille des yeux en vain le terrain et pourtant le bruit s’est amplifié, de nombreux coup de canon s’échangent.

Il est environ 20h10 quand j’ai la joie de voir deux chars ennemis déboucher de l’angle mort en direction de l’extrémité Est de CREHEN et progressant lentement vers ma position. Ils semblent ne m’avoir pas vu. Je prend mon temps ne voulant pas rater un si bel objectif : c’est mon premier ! Je tire et constate que j’ai touché au but. Le char s’arrête. J’aperçois une vive lueur et une fumée assez épaisse sort du véhicule, je ne m’en soucie plus. Je pointe sur le 2e : le premier coup semble ricocher sur la tourelle. Je tire une deuxième fois en pointant légèrement plus bas. Le coup porte sur la tourelle à la partie avant : le char reste sur place.
Jusqu’à maintenant rien ne m’a touché si ce n’est, peut être, quelques balles de mitrailleuses (petits chocs suspect).

A travers l’épiscope de gauche de ma tourelle j’aperçois un groupe d’une vingtaine de fantassins et quatre autres chars débouchant à droite des deux que je viens de stopper. Je vais pour les pointer mais les branches de l’arbre derrière lequel je me trouve avec mon H39 m’empêchent de faire une visée précise avec la lunette. Je donne donc l’ordre au Brigadier PHEZ, mon conducteur, de se porter sur le petit chemin en bordure duquel nous nous trouvons. Nous traversons la haie de clôture et pendant ce mouvement je prend à parti à la mitrailleuse le groupe de fantassins aperçu quelques instants avant et je vide en une seule rafale le moitié environ de mon chargeur. Des hommes sont touchés ou se couchent, je ne peut le préciser ; en tous cas je ne les revois plus.

A peine arrivé sur le chemin la riposte ennemie se fait durement sentir, en quelques secondes nous recevons un premier coup à l’arrière de notre char qui stoppe. Le Brigadier PHEZ tente de remettre en route mais le démarreur n’accroche plus. Nous restons cloué au sol à environ trois cent mètre de l’ennemi pour qui nous sommes un point de mire splendide.
Un obus traverse ma tourelle : des éclats me blessent à la tête et au bras gauche. J’ai la figure inondée de sang et je ne vois plus que de l’œil droit. Je repointe cependant mon arme; l’ennemi a progressé rapidement et me semble maintenant à moins de deux cent mètre. Au moment de presser sur la détente un autre choc violent se produit derrière moi.

J’éprouve une douleur très vive dans le dos et à l’oreille d’où le sang coule abondamment, avec une sensation de brûlure sur tout le coté gauche de la face : une épaisse fumée empli le char. Je tire mais ne peut dire avoir atteint le but…Je suffoque : je pense à ramasser mon « chèche » pour me l’enrouler autour de la tête et de la bouche ; je quitte donc mon épaulière. A peine mon épaule a t’elle perdu le contact que je perçois un choc violent à la tourelle et le canon pivote violemment sur la gauche. Je me redresse et, la culasse étant restée ouverte après le départ du coup précèdent, je peux constater que l’extrémité de mon tube est coupée et déchiquetée. Ma lunette de visée est détruite : seule ma mitrailleuse semble encore intacte.
Je décide de sortir et de tenter de continuer la lutte à terre.

Le Brigadier PHEZ m’aide à déclaveter la mitrailleuse ; il doit sortir avec les chargeurs et se porter derrière l’arbre ou nous nous trouvions précédemment. Tandis que je sortais par la tourelle avec la mitrailleuse, deux chocs simultanés se produise encore à la tourelle. L’atmosphère du char est devenue intolérable. On étouffe. Je sens mes forces diminuer, mon œil est complètement fermé. Je sors péniblement par la tourelle, tenant ma mitrailleuse. A ce moment mon casque est littéralement arraché de la tête et je tombe lourdement sur le sol. Je rassemble le peu de force qui me restent et je réussi à gagner l’arbre…Je perds connaissance.
Combien de temps mon évanouissement a-t-il duré ? Je ne peux le préciser. A un certain moment je ressent une douleur épouvantable aux jambes : je regarde et je vois un char Allemand qui me passe sur les deux jambes (la chenille s’arrête à hauteur de la rotule) et dont le Chef de char est à la tourelle, regardant en direction de l’endroit occupé par notre 1er Peloton. Je m’efforce de ne pas hurler sous la douleur, craignant un dernier coup…Le char continue sa route, se collant à la haie du champ. Apres son passage, des obus tombent dans le terrain labouré qui s’étend devant moi, des gerbes de terre sont soulevée a quelque mètres. Je suis partiellement recouvert, et deux petits éclats viennent me frapper à la main gauche…Je suis à bout et je retombe dans le néant. Quand je reviens à moi il fait nuit noire, J’appelle PHEZ à plusieurs reprise et, n’obtenant pas de réponse, je décide de rechercher sa trace dans les environs immédiats, mon état ne me permettant pas de couvrir grand espace : ma jambe gauche ne réagis plus et me parait broyée, la droite bien que douloureuse, semble fonctionner. Je réussis à me mettre sur le ventre. Hélas mes recherches pour retrouver PHEZ sont vaines.

Je me traîne tant bien que mal sur le petit chemin qui conduit au village et parcours ainsi cinquante mètres environ. Deux Allemands armés de mitraillettes, surgissant de derrière une haie, arrivent jusqu'à moi et me posent ces deux questions.

  1. Etes vous Français ou Anglais ? Je réponds.
  2. Où sont les autres ? Je ne dis mot.

Ils m’examine, parlent en Allemand et veulent me porter. Je leur demande de me traîner en raison de l’état de mes jambes…Ce qu’ils acceptent de faire jusqu'à une maison des environs.

Il est environ minuit.

                                                                    

 

L’Adjudant HELLION sera ensuite transféré sur un hôpital de LIEGE, il survivra au conflit.